16.11.2011
Un des livres consultés... : "La démence coloniale sous Napoléon" (Yves BENOT)

21:25
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29.10.2008

07:53
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12.05.2008
Napoléon, dictateur raciste
Bien que, lors d’une conférence, un assistant en histoire des FUNDP (Namur (Belgique)) le 29 avril 2008,- sans doute un admirateur (malheureusement) inconditionnel de Napoléon – l’ait réfuté, ce dernier fut bien un dictateur raciste.
PLAN
0 Introduction
1 Croisade contre les juifs
2 Extermination de noirs
3 Massacre d’Arabes, de Turcs
4 Déportation de Tsiganes
5 Théories raciales
6 Napoléon vu par des contemporains
0 Introduction
Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005
(p.200) En tant que premier dictateur raciste de l'histoire, Napoléon a sa part de responsabilité, non seulement pour tous les crimes coloniaux ultérieurement commis par la France, mais aussi pour tous ceux du nazisme qui s'est, à l'évidence, inspiré de l'Empereur comme d'un modèle.
(p.201) Au nom de ces héritiers de tous les martyres, restituer aux descendants des victimes de Napoléon la vérité qui leur revient, et qu'on leur refuse depuis deux siècles, c'est une manière de contribuer à en finir un jour avec le fléau du racisme dont Napoléon fut incontestablement, avec Hitler, l'un des plus ardents et des plus coupables propagateurs.
1 Croisade contre les juifs
1.1 Jules Gritti, Déraciner les racismes, SOS EDITIONS, 1982
(p.203) « A partir de la Révolution française et du régime napoléonien, l' émancipation des Juifs s'opère, à des degrés divers en Europe. Napoléon qui s'y emploie activement n' en professe pas moins du dédain pour une "race" "frappée de malédiction" et entend la "mettre hors d' état de propager le mal. »
1.2 Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005
(p.55) Aucun doute, donc : Napoléon, au moment où il s'empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est également raciste. Raciste jusqu'à l'aliénation. On connaît sa haine des juifs, que la Révolution vient tout juste d'émanciper. À leur propos, le modèle de Hitler n'hésite pas à déclarer que c'est « une nation à part, dont la secte ne se mêle à aucune autre », une « race qui semble avoir été seule exemptée de la rédemption ». Il trépigne : « Le mal que font les juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution même de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France !1 » II explique clairement sa politique judéophobe (p.56) à son frère Jérôme : « J'ai entrepris l'œuvre de corriger les juifs, mais je n'ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de là, j'ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l'estime aux plus misérables des hommes. »
Voulant « porter remède au mal auquel beaucoup d'entre eux se livrent », Napoléon multiplie en effet les mesures discriminatoires à l'encontre des juifs, n'hésitant pas à effacer les dettes dont ils sont créanciers ou à les écarter du commerce pour les ruiner et même à leur interdire tout ou partie du territoire. Antisémite notoire, comme Voltaire, Napoléon est naturellement aussi un violent négrophobe. Car l'un ne va jamais sans l'autre.
1. Propos tenus devant Mathieu-Louis Molé le 7 mai 1806 et cités notamment par Hubert de Noailles dans Le Comte Molé, sa vie, ses mémoires, Paris, 1922-1930. Sur l'antisémitisme de Napoléon, voir aussi Philippe Bourdrel, Histoire des juifs de France, Paris, 1974.
2 Extermination de noirs
2.1 Napoléon vu par Claude Ribbe : « un criminel raciste », in : L’Histoire 61, 2005-2006, p.100-101
Selon l’historien Claude Ribbe, Napoléon est coupable à ses yeux de « l’extermination industrielle d’un peuple ». Dans son dernier livre, il le compare ainsi à Hitler.
« Génocide perpétré en utilisant les gaz, citoyens mis en esclavage (250 000 Français, surtout antillais, guyanais et réunionnais), (…) escadrons de la mort, camps de triage (en Bretagne) et de concentration (sur l’île d’Elbe et en Corse), lois raciales (…). (p.100) Il n’est pas étonnant qu’il ait servi de modèle à Mussolini qui a écrit une pièce à sa gloire ni surtout à Hitler qui vient le saluer d’un ‘Heil Napoléon’ aux Invalides le 28 juin 940 », lors de sa visite à Paris.(…)
Napoléon a instauré une législation raciale qui annonce les lois de Nuremberg et qui interdisait aux Noirs et gens de couleur d’entrer sur le territoire français. Napoléon, par une circulaire honteuse du 8 janvier 1803, a interdit les mariages ‘entre un blanc et une négresse ou entre un nègre et une blanche’. Ambroise Régnier, le signataire de ce texte dicté par Napoléon, est au Panthéon.
2.2 Paul Vaute, Napoléon coupe la France en deux, LB 03/12/05
L'Empereur belliciste se trouve depuis longtemps au banc des accusés. I Un ouvrage consacré au sort des colonies pousse le bouchon encore plus loin. I On y parle de "génocide perpétré en utilisant les gaz"...
Heil Napoléon!
Du côté des contempteurs, on brandit surtout un ouvrage sorti jeudi et qui pousse le bouchon au plus loin. Intitulé "Le Crime de Napoléon" (éd. Privé) et soutenu par des associations de la France d'outre-mer - qui ont annoncé une manifestation ce samedi "contre le révisionnisme historique" -, il dénonce le "rétablissement", en 1802, de l'esclavage (qui avait été aboli, plus formellement que réellement, par la Convention en 1794) ainsi que la répression de la révolte des Noirs d'Haïti, alors colonie française. A en juger d'après le résumé et les extraits donnés par l'agence France-Presse, le réquisitoire fourmille de parallèles avec le nazisme: "Cent quarante ans avant la Shoah, y lit-on, un dictateur, dans l'espoir de devenir le maître du monde, n'hésite pas à écraser sous sa botte une partie de l'humanité." Il est aussi question d'"une vaste opération de nettoyage ethnique" à Saint-Domingue et même d'un "génocide perpétré en utilisant les gaz", toujours sur l'ordre de celui que Hitler, après la défaite de la France en 1940, alla saluer d'un "Heil Napoléon !" aux Invalides.
2.3 Napoléon rattrapé par la vérité historique
Droite : Napoléon inconnu au bataillon - Article de Liberation.
Villepin ne sera pas à la commémoration des 200 ans d’Austerlitz. L’Empereur n’a pas la cote.
Par Antoine GUIRAL
Libération du : vendredi 02 décembre 2005
Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu
Dictateur, tyran, usurpateur, despote, brutal, violent, démolisseur, geôlier de la liberté, meurtrier, tortionnaire, menteur, misogyne, excommunié par le pape ; voici quelques qualificatifs de Napoléon Ier. Ce monstre, d’après une chaîne de télévision, a été élu deuxième personnage historique préféré des Français ! Il est celui qui a commis aussi ce crime contre l’Humanité en rétablissant l’esclavage des Noirs aux Antilles ; celui qui fit mourir de faim et de soif un héros, Toussaint Louverture.
De 1804 à 1813, les guerres du Premier Empire ont causé au moins deux millions et demi de morts. A cause de la folie meurtrière et guerrière d’un despote.
En guise de CONCLUSION
Nous devons par contre présenter la facture à la France (et plus généralement à l’Europe), la facture de quatre siècles et demi d’esclavage, la facture de plus d’un demi siècle de colonisation, la facture du pillage de l’Afrique par la « Françafrique » (…).
2.6 http://grioo.com/info502.html
En 1697, par le traité de Ryswick, l’Espagne cède une partie d’Hispanolia à la France. Saint-Domingue devient la plus prospère des colonies françaises de l’époque grâce à ses plantations de sucre et ses esclaves. Un peu avant la révolution française, St Domingue compte près de 600 000 habitants dont 500 000 sont des esclaves.
En 1802, Napoléon rétablit l'esclavage qui avait pourtant été aboli une 1ère fois en 1794...l'esclavage sera définitivement aboli par la France en 1848 .
© uni-koblenz.de
A peine est-il arrivé qu’il est arrêté par traîtrise. Il quitte l'île prisonnier à bord d’un bateau prénommé, ironie du sort, "le héros"! Il est enfermé sans jugement dans le fort de Joux dans le Juras où il décède le 7 avril 1803. Peu auparavant, le 2 novembre 1802, Charles Leclerc est lui-même mort victime de la fièvre jaune... comme la grande majorité de ses soldats.
Les garnisons françaises de l'île capitulent les unes après les autres et l'ancienne colonie proclame son indépendance le 1er janvier 1804. Elle reprend le nom de Haïti que donnaient à l'île ses premiers habitants amérindiens. C’est la naissance d’un Etat noir en Amérique, issu d’une colonie esclavagiste européenne et qui s’est libéré par ses propres forces. L’indépendance d’ Haïti ne sera pourtant reconnue que près de 20 ans plus tard par la France. En effet, les ex-colons de St-Domingue, s’estimant lésés par la perte de leurs esclaves, réussiront à obtenir de la France une indeminisation de la part d’Haïti.
Napoléon Bonaparte
2.7 http://www.clionautes.org/spip.php?article1016
Napoléon, l’esclavage et les colonies
Paris, Fayard, 2006, 359 p.
Elle annonçait aussi le rétablissement de l’esclavage, voulu par tout un lobby économique, question sur laquelle Bonaparte se montrait ambigu et peu loquace : sans doute la question morale s’effaçait-elle devant l’ambition stratégique. A ceux qui douteraient encore de la pertinence d’une contribution historienne au « devoir de mémoire », on recommandera la lecture des pages décrivant la « guerre des couleurs », et ses atrocités, sans concessions (cf. les « délires criminels de Rochambeau »). En vain, le rêve américain de Napoléon devait s’écrouler comme son empire continental. Il pensait que le système colonial était mort... La suite lui prouva le contraire.
VI Cette émergence d'une conception ouvertement raciale des rapports entre les peuples et les sociétés trouva un terrain d'expression sans réserve avec la naissance d'Haïti, cette « Première république noire ». C'est ce que montre Yves Benot en citant une lettre de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de Bonaparte, au nouvel ambassadeur de France aux États-Unis, Turreau, pour lui ordonner de faire savoir au gouvernement américain qu'il doit cesser toutes relations commerciales avec Haïti, car « l'existence d'une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu'elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches. [...] Il est impossible de croire que les Nègres de Saint-Domingue aient quelques titres à une protection ». L'ambassadeur, de son côté, écrira au ministre que les « rebelles de Saint-Domingue sont une race d'esclaves africains, l'opprobre et le rebut de la nature ». Le rétablissement de l'esclavage en 1802, rupture la plus spectaculaire avec la Révolution, s'inscrivait dans ce contexte et ne fut donc aucunement improvisé.
De telles paroles, tenues par les hommes les plus haut placés dans l'appareil de l'État consulaire puis impérial, donnaient le ton : la porte était ouverte aux entreprises coloniales les plus ambitieuses, puisque les peuples non blancs étaient inférieurs par nature. Les projets coloniaux démesurés que Benot retrace avec sûreté et précision, s'appuyant sur de vastes dépouillements d'archives, s'inscrivent dans la grande politique d'expansion militaire de Napoléon, tout autant que dans sa vision d'un monde où les « races inférieures » peuvent et doivent être dominées par les peuples placés en haut de la hiérarchie humaine. Les horizons des projets coloniaux de Napoléon sont multiples et renouent en grande partie avec ceux hérités de la monarchie : l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient turc, l'Inde, les Indes néerlandaises, les Philippines, l'Amérique espagnole et, bien entendu au premier chef, l'« Afrique intérieure », comme on commençait alors à dire et à rêver... La liste n'étant pas exhaustive. (…)
(VIII) Ainsi, La Démence coloniale sous Napoléon fut bien un ouvrage phare, au même titre que La Révolution et la fin des colonies l'a été au moment du bicentenaire de 1789. Mais, touchant un personnage mythique de l'histoire nationale et plus encore universelle, il remettait en cause un pan entier de la gloire du héros d'Austerlitz, du père du Code civil, du Franc or et de bien d'autres institutions qui furent les piliers de la stabilité française, voire européenne, pour près de deux siècles. On ne peut, de ce fait, s'étonner qu'un tel ouvrage n'ait pas bénéficié d'une audience à la hauteur de son apport à l'historiographie de la période et aux débats de la nôtre, malgré bon nombre de comptes rendus élogieux dans la presse et les revues savantes. (…)
(IX) Pourtant, il serait par trop optimiste de dresser un tableau unilatéral de l'état des lieux actuel : les commémorations des anniversaires napoléoniens n'ont pas toujours fait de place aux aspects coloniaux de la politique de l'empereur, quand elles ne les ont pas délibérément occultés, comme le fit la grande exposition du musée de la Marine, en 2004, consacrée à Napoléon et la mer. Un rêve d'Empire : malgré le sujet qui portait vers une réflexion sur les entreprises coloniales, effectives ou projetées, de Napoléon, les organisateurs ont opté pour un silence quasi total. Décidemment, du travail reste à faire pour faire reculer ce long silence : la mise à disposition pour un large public de La Démence coloniale sous Napoléon en format de poche arrive au bon moment.
(p.9) La pratique impériale — et impérialiste — s'apparente dans ce court espace de temps à une sorte de démence, dans la mesure même où on ne peut pas ne pas être frappé par l'incapacité permanente à mesurer le rapport des forces, sur mer comme sur terre, à mesurer les obstacles et les résistances prévisibles des peuples — en dépit de tous les avertissements de ceux qui connaissent mieux que Napoléon ces réalités-là. Tout cela en évitant de parler ici morale et principes. Mais ces derniers ont tout de même aussi leur importance quant à l'image du conquérant auprès des peuples et des opinions publiques, de sorte qu'ils deviennent un élément du rapport des forces. Au demeurant, le mépris des peuples en Europe va de pair avec le mépris de ceux des Antilles, ou de tout autre. Cette politique dominatrice, elle n'est pas à proprement parler européocentrique, mais simplement gallocentrique. A ceci près que le peuple français lui-même n'en est digne que pour autant qu'il reste fidèle à Napoléon, lequel est seul à savoir ce qui est bon pour lui...
(p.16) Mais surtout, alors que la France a aboli l'esclavage dans ses colonies depuis 1794, ses alliés restent des puissances esclavagistes. Et c'est remarquablement sensible à Saint-Domingue où la partie française n'a plus d'esclaves, tandis que la partie espagnole continue à profiter de la traite et à avoir des esclaves. Sans (p.17) doute doit-on remarquer que l'application du décret d'abolition a laissé beaucoup à désirer. Il est entré dans les faits à Saint-Domingue — où d'ailleurs on ne l'avait pas attendu pour abolir l'esclavage —, à la Guadeloupe et ses dépendances, enfin à la Guyane. Mais par une sorte de consensus muet, il est resté lettre morte au Sénégal et, plus grave, il y a eu rébellion ouverte dans l'océan Indien. En 1794, du fait de l'intervention des députés de l'île de France, Gouly et Serres, et de la complaisance de Barrère, l'envoi du décret d'abolition a été suspendu le 21 avril. Puis, quand le ministre de la Marine et des Colonies du Directoire, l'amiral Truguet, a décidé que le sursis était expiré et a envoyé deux commissaires, Baco et Burnel, pour faire appliquer l'abolition, ils se sont trouvés face à l'émeute des colons et à la passivité des militaires qui les accompagnaient. Les commissaires sont finalement revenus bredouilles en France et, depuis lors, l'île de France et la Réunion vivent une singulière expérience d'autonomie que rien n'a troublé depuis 1796. C'est par le biais de ce double problème, d'autonomie coloniale et de non-application du décret du 16 pluviôse, que la question de l'esclavage fera son entrée dès les premiers jours du régime bonapartiste.
Quant à la traite, qui n'a pas été expressément abolie parce que l'on admettait qu'avec la fin de l'esclavage elle devait automatiquement disparaître, elle survit à échelle réduite de par la guerre de course, sans que l'on en fasse état. Au Sénégal, les corsaires républicains prennent des esclaves sur les négriers anglais ou portugais, et les revendent aux négriers américains, qui, eux, ravitaillent Saint-Louis1. Dans les eaux de la mer des Caraïbes, d'autres corsaires français prennent aussi des esclaves, si l'on peut dire, à l'arrivée, et les débarquent à la Guadeloupe où l'on prétend les envoyer sur les plantations ; nombre d'entre eux s'y refusent et s'échappent pour aller former sur les hauts de la Basse-Terre une sorte de république de marrons qui existera jusqu'à la grande répression de l'été 1802.
La lutte n'est pourtant pas finie. Dans l'intérieur de la Basse-Terre, la guérilla dirigée par Palème, et qui s'allie avec la république des marrons, va tenir encore plusieurs mois, mais dans des conditions de plus en plus difficiles, parce que les Français détruisent les cultures aux abords des zones de guérilla et que les munitions s'épuisent. Au début d'octobre, les maquisards font encore un coup de main aux abords de Pointe-à-Pitre, sur le fort Fleur d'Épée, mais ils échouent. Un peu après, éclate une insurrection à Sainte-Anne sur la Grande-Terre qui sera atrocement réprimée, avec 100 exécutions, dont deux Blancs, et des supplices dignes de l'Ancien Régime41...
(…)
(p.83) Les derniers mois de Saint-Domingue sous la tyrannie de Rochambeau et la naissance de Haïti
Selon l'écrivain haïtien Vastey, proche collaborateur du roi Christophe dans le Nord, à côté de Rochambeau, son prédécesseur faisait figure d'ange de bonté. Plutôt que d'énumérer des atrocités qui vont des noyades déjà inaugurées à l'achat de 1 500 chiens à Cuba, dressés à la chasse aux marrons et valant de 500 à 600 francs chacun, en passant par les tortures, il est plus court de donner la parole au général. C'est une lettre du mois d'avril 1803 : « L'esclavage des Noirs doit être proclamé de nouveau dans ces parages; et le Code noir rendu beaucoup plus sévère. Je pense même que pour un temps les maîtres doivent avoir le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Le renvoi de Toussaint, de Rigaud, Pinchinat, Martial Besse, Pascal, Bellegarde, etc., ferait un très bon effet ici. Je les ferais pendre avec le plus grand appareil. » A lire ces lignes, on ne se douterait pas que le général qui parle si fort a déjà perdu pratiquement toute la partie nord de Saint-Domingue, sauf Le Cap, que le Sud et l'Ouest sont déjà fortement dominés par les insurgés. La résistance française se prolongera jusqu'en octobre à Port-au-Prince, en novembre au Cap, Le Mole sera évacué par Noailles (l'acheteur des chiens) le 2 décembre. (…)
(p.84) Ce n'est pas tout : même les colons se plaignent, du moins on l'entrevoit à travers les rapports alarmants du grand-juge Ludot, parce que l'armée est aussi pillarde. Au début de son proconsulat, Rochambeau avait fait réoccuper quelques places. Voici ce qui s'y est passé : « C'est ainsi qu'à la reprise de Port-de-Paix, de Jean-Rabel, et du fort Liberté, les officiers qui commandaient se sont emparés des cafés placés dans les magasins, des bestiaux restés sur les habitations, et même des vases et des marbres des églises, sur ce principe hautement énoncé par des militaires que "ce qu'ils reprennent sur les brigands leur appartient par droit de conquête". » Plus loin, le général Bru-net, celui qui a procédé à l'arrestation de Toussaint, est accusé d'avoir rendu de sa seule autorité 70 à 80 jugements en matière purement civile, expertises, ventes de biens... Ou encore, des particuliers sont arrêtés sous prétexte de correspondances avec les insurgés, puis relâchés contre rançon63...
(p.88) L'esclavagisme au pouvoir et dans la loi
Informé de plusieurs côtés sur toutes les horreurs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, Bonaparte n'a pas eu la moindre réaction officielle. Si Rochambeau, prisonnier de guerre en Angleterre de 1804 à 1811, est mal vu, ce n'est pas pour avoir fait massacrer quelque 20 000 Noirs et mulâtres, s'entend de ceux qui se trouvaient dans la zone occupée par les Français de novembre 1802 à mars 1803, c'est pour avoir été vaincu, c'est tout. Mais en privé, Bonaparte manifeste ses vrais sentiments, ou plutôt son insensibilité, quand vers l'été 1802, à propos de la Guadeloupe, on parle devant lui de la nécessité d'exterminer tous les nègres. Le général Decaen, présent, réagit : « Je me permis d'exprimer mon opinion par ces seules paroles : Et le sucre ? Qui le produira quand il n'y aura plus de nègres ? Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe71... » Plus tard, une scène rapportée par Thibau-deau oppose le premier consul à Truguet. La discussion s'est engagée à propos d'un projet de création de chambres d'agriculture aux colonies, qui rencontrait l'opposition de Roederer
(p.89) et de Truguet, lesquels rappelaient que les colons étaient peu sûrs et toujours prêts à passer aux Anglais. A quoi Bonaparte rétorque d'abord en invoquant le cas de Dubuc72, de la Martinique, pour lequel nous savons que Joséphine est intervenue. « On m'a bien écrit que c'était un ami des Anglais ! » Bonaparte continue par un discours qu'il est bon de lire jusqu'au bout : « On ne veut voir que des partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le prétexte de les opprimer. Eh bien, M. Truguet, si vous étiez venu en Egypte nous prêcher la liberté des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d'un mât. On a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et on ne veut même pas que les victimes soient mécontentes ! Eh ! bien, si j'eusse été à la Martinique, j'aurais été pour les Anglais, parce qu'avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc ; je n'en ai pas d'autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n'avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c'était que la colonie, ce que c'était que la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la liberté des Noirs veuillent l'esclavage des Blancs ; mais encore croyez-vous que si la majorité de la Convention avait su ce qu'elle faisait, et connu les colonies, elle eût donné la liberté aux Noirs ? Non, sans doute ; mais peu de personnes étaient en état d'en prévoir les résultats, et un sentiment d'humanité est toujours puissant sur l'imagination. Mais à présent, tenir encore à ces principes ! [...] Auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu'on mît les Français dans la dépendance des Italiens, des Pié-montais ? Nous aurions été bien traités ; ils auraient fait de nous ce que les Noirs ont fait des Blancs. [...] Aujourd'hui même, il faut encore avoir l'œil alerte sur ce pays-là ; cependant, ce sont des Blancs comme nous, des peuples civilisés, nos voisins. »
Cette sensationnelle profession de foi, dont l'authenticité peut difficilement être mise en doute puisque, lors de sa publication en 1827, Roederer et Truguet étaient tous deux vivants, appelle plusieurs remarques. La référence à l'expédition d'Egypte nous fait souvenir que Bonaparte a rencontré dans ce pays l'esclavage des Noirs et une certaine forme de traite, certes très limitée par rapport à la traite européenne — au plus, 2 000 à 3 000 par an, et il y a des années sans caravane —, et d'ailleurs, c'est d'un esclavage domestique, et non sur des plantations, qu'il (p.90) s'agit. Mais le fait troublant, c'est que le général en chef n'a pas songé un instant à appliquer la loi du 16 pluviôse, mais a cherché à utiliser cette traite pour renforcer son armée. Il a pris un arrêté autorisant les généraux commandant en Haute-Egypte à acheter des esclaves noirs pour les incorporer dans le corps expéditionnaire. Au Caire, les simples soldats français allaient s'acheter des concubines noires au marché sans que personne trouvât à y redire. C'est assez montrer que les sentiments d'humanité étaient fort indifférents au général Bonaparte.
En second lieu, la mention de Dubuc est paradoxale pour un partisan de la grandeur française comme Napoléon. Tout le monde n'est pourtant pas d'accord pour passer l'éponge sur sa conduite passée, et derrière le « on » du texte, on peut supposer le ministre Decrès qui a fait des remontrances à Dubuc. Il a en même temps souligné qu'il devait son retour en grâce à la « bienveillance dont l'honore l'impératrice » (la lettre rendant compte à Napoléon de cette entrevue est de la fin mai 1804, Dubuc demande à être présenté à l'Empereur à Saint-Cloud. Mais le plus frappant, c'est que le premier consul reprend à son compte l'argument habituel des colons qui ont livré et la Martinique et les ports de Saint-Domingue aux Anglais en 1793-1794, et qui ont même été ceux de Page et Brulley devant Barère et Lindet, lorsque le Comité de Salut public a appris la trahison des Blancs à Jérémie. Dès lors, toutes les trahisons pourraient aisément être justifiées aux yeux du premier consul, s'il n'était pas illogique, ou, dans ce cas, aveuglé par le racisme. Au demeurant, les colons trahiront encore lors de la conquête anglaise des colonies en 1809-1810, bien que l'esclavage ait été rétabli...
Mais le racisme n'est pas seul en cause, puisqu'il y a aussi des peuples européens qui relèvent en somme des races inférieures. Pourquoi spécialement les Italiens ou les Piémontais, le choix de l'exemple laisse perplexe. Et si, par contrecoup, seuls les Français appartiennent à une race supérieure, on ne sait pas trop si les Belges et les Rhénans qui, à cette date, sont citoyens français font partie des supérieurs ou des sujets. Il reste que le mépris affiché ostensiblement pour ces Piémontais que, précisément, Bonaparte a annexés à la France quelques mois plus tôt signifie un mépris général de tous les peuples, au-delà de toute distinction de couleur; là est la source de l'effondrement à venir de l'entreprise de domination mondiale, aussi bien en (p.91) Europe qu'outre-mer, et bien plus que des défaites militaires. Les Piémontais n'ont pas plus de raisons de se battre jusqu'au bout pour ceux qui les méprisent à ce point que les Noirs de Saint-Domingue n'en avaient de se battre pour une métropole qui avait payé leur « confiance aveugle par une violation de tous les traités et par des cruautés sans bornes », comme dit la lettre de Dessalines à Jefferson.
Pour ce qui est de l'Europe, le principe de l'extension indéfinie a été proclamé par le premier consul dans une allocution à une délégation suisse, qui a aussitôt été publiée dans Le Moniteur : « II faut que, pour ce qui concerne la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent à la France76. » Si l'on demandait si le principe s'applique aux pays qui confinent à ceux qui confinent, ce ne serait pas une mauvaise plaisanterie, mais simplement la logique désastreuse de toute la politique ultérieure de l'Empereur.
Dans un tel état d'esprit, le rétablissement de l'esclavage et de la traite ne pose certes aucun problème d'humanité, mais seulement d'opportunité.
(p.96) L'application des arrêtés anti-Noirs dont Bonaparte enrichit la loi du 30 floréal, interdisant le séjour de Paris et des villes côtières aux militaires noirs et mulâtres (29 mai 1802), interdisant l'entrée en France des Noirs et mulâtres (25 juin 1802), interdisant les mariages mixtes (8 janvier 1803), si elle était étudiée en détails, donnerait certainement des indications utiles sur le comportement réel des Français. Constatons que le second se trouve contredit par les déportations ordonnées à la Guadeloupe et à Saint-Domingue ; certes, les déportés sont le plus souvent emprisonnés ou envoyés au bagne en Corse ou à l'île d'Elbe ; mais enfin, il faut bien parfois en libérer certains et on les envoie en résidence surveillée. Ainsi Rigaud à Montpellier, les Louverture à Agen, Bellegarde à Angoulême. Si le contrôle policier ne se relâche pas, en revanche, il ne semble pas que les simples gens manifestent l'hostilité que l'on voulait susciter. De plus, il y a des évasions : Chancy, ancien aide de camp de Toussaint, Martial Besse, un de ses anciens généraux ; Mentor, ancien député, qui, en décembre 1803, s'enfuit de Bayonne pour aller rejoindre Dessalines. Elles supposent, sinon une complicité active, du moins une absence d'hostilité de la population française contre les Noirs. Et il y a ceux d'entre eux qui se déplacent dans le pays, et que, parfois signalent des notes de police. C'est une enquête à poursuivre.
3 Massacre d’Arabes et de Turcs
3.1 Paul Masson, Un triste épisode de la vieille cité palestinienne aujourd'hui incorporée à Israël, DH 04/08/07
Les Basques expulsent leurs tsiganes
Dans le département de la Haute-Vienne, le préfet convient de ce « que leurs mœurs et leurs inclinations n'annoncent rien de dangereux pour la société ». Le préfet du Puy-de-Dôme découvre au dépôt de Riom « des enfants qui sont très sages, très respectueux envers leurs mères, dont ils préviennent les besoins et très exacts à remplir les devoirs de la religion ».
Le préfet les congédie en toute prudence par paquets de cinq, à intervalle de huit à dix jours. Il leur impose un trajet de retour en n'omettant pas de donner leur signalement aux préfets des départements traversés : la liberté des Bohémiens reste une liberté surveillée. Castellane, le (p.170) préfet des Basses-Pyrénées, proteste. Il craint de la part des Bohémiens les «vengeances qu'ils ont hautement annoncées à leur départ » contre leurs dénonciateurs.
Plusieurs préfets admirent les méthodes de Castellane et l'imitent, comme ceux du Gers, des Landes, du Lot-et-Garonne. Les préfets des Pyrénées-Orientales et du Mont-Blanc réussissent à expulser les Bohémiens hors de l'Empire. Celui du Rhône envoie la gendarmerie contre eux en se justifiant ainsi : « La conduite de pareilles gens ne peut être qu'infiniment suspecte. » Le magistrat de la sûreté du Bas-Rhin écrit à la Police grénérale : « Je n'ai aucune dénonciation pour délit contre ces individus, mais leur position est telle qu'ils devaient être nécessairement tentés d'en commettre, si l'occasion s'en fut présentée... Ils ne peuvent être que dangereux. » II demande « si l'on continue encore à envoyer de pareils individus dans les colonies ». Le préfet de l'Ariège propose en vendémiaire an XVI (septembre-octobre 1805) la capture des gitans dans son département. La Police générale le désapprouve : « Cette latitude exprimée par votre ordre peut entraîner beaucoup d'actes arbitraires et des frais considérables. »
5 Naissance de théories raciales « modernes »
(p.219) Lacépède contre les Noirs
La théorie des races dispose déjà d'un porte-parole bien plus en vue, en la personne du naturaliste Lacépède, qui sera de surcroît un haut dignitaire de l'Empire, sénateur, grand chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur. Le titre du discours d'ouverture de son cours de zoologie de 1800-1801 indiquerait, semble-t-il, une incertitude de vocabulaire puisqu'il s'intitule : Sur l'histoire des races ou principales variétés de l'espèce humaine. En fait, c'est bien de races distinctes, et non de variétés, qu'il s'agit. Il n'y en a plus que quatre : « Celle que nous avons nommée arabe-européenne, la mongole, l'africaine et l'hyperboréenne. » Cependant, où classera-t-on les Indiens d'Amérique qui font difficulté? Lacépède hésite entre un rameau de la « race mongole » ou des aborigènes — ce qui ferait une cinquième race —, ou une combinaison des deux. Bien que Lacépède ait annoncé que les traits caractéristiques, et donc distinctifs, des races humaines « se trouvent principalement dans les dimensions des pièces les plus remarquables de la charpente osseuse du corps humain », il faut croire que ses recherches, si recherches il y eut, ne lui ont pas fourni de données expérimentales permettant de classer les humains selon les dimensions de leur squelette. Le volume du cerveau ni l'angle facial ne paraissent jouer ici leur rôle de discriminant. Mais ce sont, une fois encore, des considérations de moraliste ou une description sommaire de sociétés — qu'il ne connaît pas réellement — qui donnent au naturaliste l'occasion de s'acharner particulièrement sur la « race africaine ». La nature, à l'en croire, lui a tout donné, « la fertilité du territoire... l'abondance du gibier, la facilité de la pêche, la fécondité des troupeaux... ». Et qu'en font-ils ? Ils chassent, pèchent, bâtissent des villes, font du commerce et même « connaissent une subordination politique » — ce qui est une bonne chose aux yeux du sénateur Lacépède, subordonné à Napoléon. Oui, mais ils n'ont pas d'arts d'agrément, pas de peintres, pas d'architectes, pas de musiciens, pas de sculpteurs, pas de mathématiciens, pas de métaphysiciens, peut-être pas de religion. Alors? Ces nations sont « dénuées encore de la faculté de concevoir avec force, de réfléchir avec persévérance, de comparer avec discernement, de raisonner avec profondeur [...] ne jouissant pas même des vrais (p.220) éléments des sciences sans lesquels nous ne pouvons ni évaluer les rapports des quantités, ni distinguer les propriétés des êtres qui nous environnent ; divisées en esclaves avilis et en maîtres barbares... » Bref, moins que rien. Aussi, Lacépède qui salue le travail de la Société des observateurs de l'homme, qui a joué quelque rôle dans l'initiative du voyage de Baudin dans les mers du Sud, est-il partisan qu'on — les Européens, de préférence Français — aille « fonder une nouvelle Colchide sur les bords africains... ».
L'infériorité de la race africaine, vue par Lacépède des bords de la Seine, ne repose pourtant pas sur des caractéristiques physiologiques indélébiles, mais sur ce qu'il sait, ou croit savoir, de l'état présent des sociétés africaines. On est pris dans une contradiction habituelle chez les racistes entre la prétention d'établir un classement fondé sur des déterminants objectifs, scientifiquement, ici physiologiquement démontrés, et l'utilisation d'apparences, voire de réalités culturelles jugées à l'aune d'une autre culture, d'une autre organisation sociale. Le postulat selon lequel des données physiologiques immuables détermineraient à elles seules le caractère moral de tel ou tel groupe n'est même pas appliqué. La grande tirade de Lacépède, dont nous n'avons donné que quelques fragments, n'est rien d'autre que la traduction de tout ce que les esclavagistes ont avancé pour justifier le trafic du « bois d'ébène ».
En fait, ces classifications variables ont une base fixe : l'opposition entre Noirs et Blancs, qui traduit en jargon scientifique le problème politique essentiel. Pour le reste, on hésite. Et que Lacépède reprenne la répartition en quatre races déjà formulée par Cuvier en 1798 (Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux) tandis que Virey en trouve cinq, ne change rien à la dévalorisation des Noirs. Le « péril jaune » ne viendra que beaucoup plus tard.
On sait qu'au cours du xix« siècle, en s'appuyant sur l'angle facial, complété par des considérations sur le volume et le poids du cerveau, d'autres naturalistes s'efforceront de donner un peu plus d'apparence scientifique à la thèse de l'infériorité des Noirs. En ce sens, Virey va plus loin que Lacépède, alors même qu'il est plus contradictoire et un peu moins acharné.
Bory de Saint-Vincent intervient aussi dans ce débat alors que son objet est de redécouvrir une race disparue, celle qui peupla l'antique Atlantide et dont les Canariens massacrés par les Européens au xv< siècle auraient été les derniers descendants. Pour lui aussi, aucun doute : « Dès que l'homme n'est qu'une créature parmi d'autres, pourquoi dans son genre n'existerait-il pas plusieurs espèces, comme il s'en trouve dans la plupart de ceux que nous offre le tableau des êtres ? Le genre humain duquel nous sommes peut venir de différentes racines confiées à différents climats. Ce n'est pas la température des lieux qu'ils habitent qui cause seule tant de variétés parmi les hommes ; sur le même parallèle où se trouvent les Noirs lolofs existent aussi des rouges, des olivâtres, et même des blancs purs, qui de temps immémorial ont conservé leur teinte et la conserveront probablement toujours. » II y a au moins un petit progrès dans la mesure où il est reconnu que la théorie du climat n'explique pas grand-chose. Mais Bory de Saint-Vincent ne dit pas clairement sur quels critères il se fonde pour affirmer l'existence de races distinctes. Pour lui, il y aurait une même race dans toute l'Europe, la Laponie et la petite Tartarie exceptées, dans la partie occidentale de l'Asie, y compris les Mongols, l'Afrique du Nord et les peuples qui vont jusqu'aux sources du Nil ; ce qui correspond, en l'élargissant, à la race arabe-européenne de Lacé-pède. Tartares, Chinois, Japonais, Cochinchinois et Tunquinois forment une seconde race. Les Lapons et les peuples de l'Arctique en forment évidemment une autre, les Noirs une autre encore. Mais, si Bory de Saint-Vincent, qui n'est pas un chercheur naturaliste, témoigne de l'influence déjà acquise par la notion de races humaines distinctes, avec des origines géographiques différentes, du moins n'entreprend-il pas de les hiérarchiser et d'en fixer l'ordre de subordination.
En 1814, suprême curiosité de la théorie, un vieil émigré rentré avec la première Restauration, Peyroux de la Coudrenière, annonce qu'il a reconnu sept espèces d'hommes, « savoir trois espèces de nègres, trois espèces d'Indiens et une espèce d'hommes blancs et barbus ». Les trois espèces de nègres comprennent une espèce dans le Pacifique, qui avait été un peu oubliée jusque-là, il faut l'avouer, les Boschimans et Cynocéphales, et (p.222) les grands nègres à traits d'Européens (sic). Parmi les Indiens, il y a ceux d'Amérique, qui sont aborigènes selon lui, une autre en Asie, Laponie, Groenland, puis les Quimos de Madagascar, qui ressuscitent ici. Restent les hommes blancs descendants des Atlantes, aussi bien Européens que Berbères. Comme il ne s'agit que d'une même race sur les deux rives de la Méditerranée, il n'est plus si facile de démontrer la supériorité des Européens, mais l'auteur l'affirme sans hésiter.
Quoi qu'il en soit des bizarreries de cette typologie, comme d'ailleurs de toutes les autres, l'objectif de ce Peyroux est avant tout de préserver la pureté de l'espèce blanche et de lui faire recouvrer son antique perfection. Comment est-elle donc menacée ? Par les femmes de couleur (dans un sens très général qui englobe Noires et mulâtres) et les mariages ou amours mixtes. Conclusion logique, mais inattendue : il faut se hâter d'abolir effectivement la traite des Noirs et l'esclavage, non certes pour des motifs humanitaires, mais dans l'intérêt bien compris de F« espèce blanche18 ». Comme on commençait à s'en douter, les théories racistes s'accommodent d'applications concrètes singulièrement divergentes, comme si la théorie prise en elle-même était pratiquement neutre et indifférente aux conclusions que chacun en tire. Bien entendu, on ne saurait s'arrêter à cette impression.
(p.223) Pour une bonne part, les thèses de Voltaire, son polygénisme, sont issues de sa volonté de démolir les dogmes des Églises chrétiennes, et tout ce qui découle du récit de la Genèse érigé en vérité historique ; mais elles prennent place tout autant dans sa conception du monde, fondée sur l'infinie liberté du Créateur, Buffon, également détaché de l'orthodoxie, s'efforce de montrer comment le type unique de l'espèce s'est modifié, dégénérant ici, se perfectionnant ailleurs. Dans les deux cas, qui sont tout de même très représentatifs du xvni' siècle français, un point de référence s'impose: celui de l'homme blanc européen — d'une Europe au demeurant partielle, géo-graphiquement parlant —, de son mode de vie et de sa civilisation. Ce dernier terme revêt, dès le milieu du siècle, le double sens de processus qui transformerait sauvages ou barbares en membres d'une société policée, et de l'état d'une société perfectionnée.
Sans entrer plus avant dans l'examen de thèses évidemment beaucoup plus complexes, il ressort de ce bref rappel que l'on a pu trouver dans les textes des Lumières, y compris, selon certains, ceux de J.-J. Rousseau, suffisamment d'éléments probants pour soutenir que le racisme moderne y a ses racines et que la vision du monde des Lumières est au fond eurocentrique. Si l'on adopte ce point de vue, on en viendra à se demander s'il y a vraiment quelque chose de nouveau avec l'idéologie des « races humaines » dans les années napoléoniennes, et si ce ne sont pas les philosophes d'avant 1789 qu'il faudrait mettre en accusation ; on l'a d'ailleurs fait, et justement à propos de l'esclavage et de la colonisation. Ce qui est beaucoup moins clair, c'est l'idéal que ces critiques opposent à celui des Lumières. Veulent-ils laisser entendre qu'il aurait mieux valu que les diverses cultures et sociétés humaines restent comme elles étaient, que l'Europe aurait dû les respecter et s'en tenir là? En dehors du simple fait que l'histoire ne se refait pas, la question reste de savoir si ce n'est pas en réalité à la notion de progrès humain qu'ils voudraient s'en prendre. Ou bien, pour reprendre un mot créé par Rousseau — mais non l'idée —, leur bête noire ne serait-elle pas la perfectibilité humaine ? Bonaparte, qui avait rencontré le mot dans Madame de Staël, l'avait décrété incompréhensible ; et, en effet, il ne s'accordait pas avec son mépris des hommes et des peuples.
Il y a donc dans ce fort actuel débat un certain degré d'ambiguïté (p.224) qui oblige à repartir des définitions. Ce qui caractérise l'idéologie des « races humaines », c'est que, sous couvert d'un matérialisme qui prétend les distinguer selon des différences structurelles internes, il est affirmé que les capacités intellectuelles et morales des « races » sont elles aussi différentes, et, plus grave encore, qu'elles le demeurent. Ce dernier point est décisif: ces « races » cessent d'être des « variétés » d'une même espèce pour être enfermées dans leur nature, donnée une fois pour toutes. De passagères références à la perfectibilité chez Virey ne sont que concessions verbales à une tout autre conception. La théorie des climats, si vivement critiquée par Helvétius, prend l'allure d'une chape de plomb retenant chacune des races dans son être et à jamais. C'est à partir de cet enfermement que la domination de l'Europe — et non plus le progrès matériel accompli dans cette partie du monde — est non pas seulement justifiée, mais ouvertement prônée.
On peut évidemment juger dérisoires les prétentions à la scientificité de cette idéologie, puisque, en fait de différences structurelles, les « races humaines » sont caractérisées par des descriptions d'individus selon leur aspect extérieur. Considérer la couleur de la peau comme l'unique donnée structurelle discriminatoire (et c'est en effet à quoi on s'attelle avec acharnement, en concentrant tout l'effort sur cette couleur noire qui est celle des esclaves des colonies européennes devenus, à leur insu, la véritable et seule raison d'être de ladite idéologie) est tout de même insuffisant. Les théoriciens se rabattent sur les crânes et leur forme ou leur volume. La vogue de la « craniologie », mise à la mode par les leçons de Gall à partir de 1806, s'inscrit dans cette tendance à vouloir trouver un système de classement et de hiérarchisation des groupes humains. La forme du crâne en est un qui est à la portée de tout un chacun. Et l'on sait quel usage en ont fait les romanciers comme Balzac croyant pouvoir suggérer un portrait moral par une description physique, de même que les théoriciens suggèrent l'immoralité d'un Noir de la même manière — le jugeant laid en fonction de leurs propres critères esthétiques. Mais aurait-on découvert une de ces fameuses différences structurelles — restées introuvables parce que inexistantes — que l'on n'en aurait pas été plus avancé, parce qu'elle n'aurait pas suffi à prouver l'absence de capacités intellectuelles ou morales. Or, c'est sur ce dernier postulat que repose toute l'idéologie en question.
(p.229) Nous ne sommes, sous l'Empire, qu'au début de la formation de cette idéologie qui devait servir d'instrument et de justification plutôt à la colonisation post-esclavagiste du partage du monde par les impérialismes européens qu'à la colonisation des plantations — et des mines — fondée sur l'esclavage des Noirs, déjà sur son déclin. Mais les traits essentiels en sont tracés, et les distances bien prises avec les Lumières. Est-il excessif de parler de régression ?
6 Napoléon vu par des contemporains
« Seulement les coups d'État royaux ont assuré l'ordre pour un bon bout de temps, ce qui a permis bien des choses. Des coups d'État bonapartistes, le dernier, en 1851, n'a rien fondé; on est revenu, en dix ans, au vomissement parlementaire; et, pour celui de 1799, c'est une question de savoir si sa durée n'a point causé plus de calamités qu'il n'avait rendu de services initiaux. On va voir que tout reste discuté, balancé, hormis un point: Napoléon fut un très grand général. »
Charles Maurras, Jeanne d'Arc, Louis XlV, Napoléon, in Œuvres capitales, Il, Paris, 1954.
(p.30) Avec la montée des fascismes, la démocratie est de plus en plus critiquée, d'autant qu'en 1936, la République parlementaire entreprend des réformes sociales d'envergure et qu'elle est dirigée par Léon Blum, qui concentre sur lui les haines racistes les plus odieuses. (…).
(p.131) Malgré leurs attaques contre le ver corrupteur que serait l'étranger, les pourfendeurs du Front populaire et les zélateurs de l'antisémitisme n'en continuent pas moins curieusement de célébrer le Héros corse - contrairement aux républicains du XIXe siècle, qui imputaient à 1'« instinct de race» l'impérialisme napoléonien. Le nationalisme exclusif de cette extrême droite inclut Napoléon dans l'histoire de France et chante l'antique race insulaire: « race obstinée, aux mœurs pures, au regard pathétique, lignée altière et sauvage» (J. Bainville).
Dans cette belle origine se retrouverait ce qui fait défaut en France: la pureté, l'énergie, la virilité perdues depuis l'entrée dans la Ille République. Ces démonstrations n'ont pas pour dessein de transformer Napoléon en un dieu de la Guerre. Bien au contraire. L'Empereur se serait battu pour la paix et les frontières naturelles que lui refusait l'Europe - notamment l'Angleterre. Car la haine de la République va de pair avec une anglophobie, déjà perceptible sous la Restauration, entre autres chez Hugo ou chez Béranger, mais pour d'autres raisons - évidentes: le calvaire de Sainte-Hélène. Désormais, les invectives contre la perfide Albion sont fréquentes pour incriminer l'égoïsme d'une puissance capitaliste et protestante, dont le mercantilisme serait responsable de la tragédie impériale.
(p.132) Le culte de la force et de la grandeur débouche en 1940 sur la nomination au pouvoir du maréchal Pétain, suivie bientôt de la dissolution de l'Assemblée. Pétain est perçu à son tour comme le Sauveur qui rendra gloire et honneur à une France humiliée par la défaite. C'est l'époque où paraissent de nouveaux ouvrages pronapoléoniens: presque tous dédiés au Maréchal. Reviennent alors sur le devant de la scène les vertus qui avaient fait les beaux jours de l'Empire: honneur, famille, patrie. Pétain, moins enclin que Napoléon à adopter le rythme de son temps et à regarder en avant, y ajoutera le travail et le retour à la terre, les vertus morales et chrétiennes. Son héros par excellence ne sera donc pas le Grand Capitaine, héritier des Lumières, mais l'héroïque et pieuse bergère du xve siècle: Jeanne d'Arc.
Communistes et socialistes sont poursuivis, tout comme ceux qui constituaient l'équipe du Front populaire. L'historiographie napoléonienne devient plus que jamais nationaliste, racialiste, déterministe. On ressuscite les théories sur l'hérédité. On se réfère tant à Taine qu'à Claude Bernard. C'est ainsi que pour François Duhourcau, ancien combattant pétainiste, Napoléon serait grand parce qu'il est né d'une « énergique couveuse, singulière forcerie que cette maison sauvage et fière pour épanouir le germe de celui qui sera Bonaparte! » (sic 1). Et s'il agit de temps à autre de façon démesurée, c'est tout simplement parce qu'il possède un système nerveux pathologique, une cyclothymie qui le portera à des excès hyperesthésiques (sic!). Ce serait là la faille physiologique de cet « incomparable génie d'homme ». Mais c'est (p.133) dire que la destinée de Napoléon était tracée d'avance. En aucun cas il ne fut coupable d'ambition égoïste; il ne fit que suivre l'instinct qui le portait vers la conquête. Le mythe du Sauveur ou du Génie aurait pu s'en trouver rabougri!
Si, d'une part, les références à l'Empereur contribuent implicitement à louer le Patriarche, le Père de l'État national qu'est devenue la République française, dans le camp adverse (la Résistance) elles peuvent tout aussi bien s'en prendre au vieillard de quatre-vingt-quatre ans, incapable de clore une paix satisfaisante ou de poursuivre le combat. Quel contraste entre le jeune Bonaparte et le Maréchal! Raison de plus pour qu'après guerre, Napoléon puisse à nouveau être invoqué pour redorer le blason de la France. Dans ce contexte, c'est bien sûr le glorieux héritier de la Révolution, le vainqueur de l'Égypte ou le conquérant de l'Allemagne que l'on glorifie - de Gaulle n'oublie pas de se référer à l'illustre expédition d'Égypte au moment où il organise en Afrique du Nord les Forces libres. Ces glissements (incessants) révèlent combien les personnages historiques sont en mesure de consoler des traumatismes subis durant les guerres, mais trahissent aussi le besoin des temps de crise de se tourner vers des personnalités lointaines et qui échappent donc aux incertitudes du présent. Une fois encore est exorcisé le despotisme de l'empereur des Français au profit de sa gloire et de son génie. Les premiers sondages réalisés en 1948 dévoilent que Vichy n'a pas terni la popularité du conquérant héroïque - qui redevient l'idole compensatoire d'une France humiliée et l'étendard de la grandeur nationale meurtrie.
6.2 Henri Hazaël-Massieux / Guadeloupéen - Paris, le 1er juin 2006
http://www.collectifdom.com/article.php3?id_article=646
Napoléon Bonaparte n’ignorait rien de ce que faisait ses généraux. En tout état de cause, il porte seul la responsabilité de leurs actes. Lorsque d’ailleurs ses généraux montraient une quelconque réticence à exécuter des ordres par trop cruels, il les éliminait. Ce fut le cas, en Egypte, du général révolutionnaire Dumas qui avait manifesté un certain dégoût pour les atrocités commises sur ordre de Napoléon. Dumas présentait deux défauts essentiels, il était nègre et il était humain.
08:37
Écrit par Justitia & Veritas
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